#044 HUBERT & VARLEZ

#044 HUBERT & VARLEZ

€5.00Prix

La mort est un coureur de fond.

Texte Jo Hubert Peintures Robert Varlez

 

[Extrait]

Apprivoiser la mort. Tentative n° 1

 

La mort ne s’apprivoise pas, a priori. Mais quand sa pensée devient obsessionnelle, il n’est plus possible de faire comme si elle n’existait pas. Ou comme si elle s’était absentée pour une période indéterminée et que son retour n’était qu’une abstraction. Il vient un moment où il est nécessaire de prendre le problème – la mort - à bras le corps.  

 

Or, j’ai beau essayer de la comprendre, de saisir son mode de fonctionnement, de la surprendre en train d’œuvrer. J’ai beau lire en commençant par la fin toutes les biographies qui me tombent sous la main, je n’en suis pas plus avancée.

J’ai beau parcourir avidement la colonne des décès dans le petit journal de la commune, afin d’y repérer les morts de mon âge. Qu’est-ce que cela m’apprend de plus ? On meurt à tout âge… La question est de savoir de quoi. De quoi sont-ils morts ?

Il existe des centaines de maladies évolutives, dégénératives, sans compter les pauvres orphelines que personne – même la sécurité sociale – ne consent à reconnaître (ni à adopter, d’ailleurs). Le sida a fait son temps. Après avoir, pendant une décennie, terrorisé tous les sexuellement actifs, il est passé de mode. Par contre, les maladies nosocomiales ont la cote, ces petites saletés de staphylocoques dorés qui vous rongent de l’intérieur, sur votre lit d’hôpital… Les accidentés de la route, eux, ne sont guère intéressants pour l’usage que je veux en faire. Soit ils se retapent et sont classés d’office hors-catégorie, soit ils passent l’arme à gauche avant d’avoir eu le temps d’agoniser. 

Les cancéreux sont les plus attirants, ils attisent les fantasmes, ils permettent de plonger jusqu’au fond de l’ignominieuse agonie. Alors, on tape cancer dans Google et on ajoute tour à tour les noms de toutes les parties du corps auxquelles on pense (on en oublie toujours quelques-unes) : cancer du poumon, du côlon, de l’estomac, de la rate, du pied droit… Symptômes. Diagnostic. Pronostic. Morbidité. Tous les ingrédients sont là mais ce n’est pas encore assez. Jusqu’au bout, j’ai dit ! Jusqu’au bout ! Donc, soigneusement, on ajoute métastases, suivi de récidive. Et puis traitements. 

Là on y est. Glacée d’effroi, les poils hérissés, je lis ce qui m’attend, ce qui m’attend sûrement. Sauf si, par miracle, l’examen programmé se révèle négatif. 

Mais si la Faculté, après avoir prononcé son verdict sans appel, me condamne à expérimenter l’éventail de ses soi-disant traitements, je refuserai ce parcours. Rien ni personne ne peut m’y obliger. Ma porte de sortie se trouve au fond d’un tiroir de la salle de bains, là où dorment les médicaments, les doux poisons qui m’emporteront de l’autre côté (sauf si je me méprends quant à la posologie nécessaire et suffisante), qui me précipiteront dans les oubliettes de la petite histoire de la courte mémoire humaine. Ma nature superstitieuse m’interdit cependant d’essayer de me documenter sur la question. Les médicaments dans mon tiroir sont-ils de ceux qui achèvent ou de ceux qui vous métamorphosent en végétaux ?

 

Tôt ou tard, une chose est certaine : je vais passer. Je vais y passer. Je vais outrepasser le stade du coma dépassé. Je vais trépasser.

Devenir rien (ou presque, puisqu’il paraît que dans l’univers, rien ne se perd). Redevenir particule. C’est tout de même plus rassurant, plus net, plus propre, plus profondément humain que tous les mensonges des médecins.

Mourir, ça paraîtrait facile, si ce n’était la peur

    © 2016 par LES CROCS ÉLECTRIQUES

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